L’ALBATROS (Baudelaire)
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
Á peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait.
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Pastiche de l’Albatros (Baudelaire)
ITHAQUE*
S’élabore, des ans, le sinistre équipage,
Ithaque disparaît, bien au-delà des mers ;
N’ayant pour horizon que l’ultime voyage,
Notre radeau chavire en des pensers amers.
Deauville n’est plus seule à nous offrir les planches…
Acceptons de vieillir sans nous sentir honteux ;
Les jours devenus gris et frères des nuits blanches,
Moroses, les anciens, font le vide autour d’eux.
Quand il faut affronter le petit matin veule
Que le jour sans ressort s’affiche triste et laid,
Et que Psyché répond : « Délit de sale gueule »...
Qu’elle est loin la jeunesse où notre esprit volait !
La Muse s’apitoie au-dessus des nuées
Le calame se tend, fougueux comme un archer,
Des rimes en cohorte évitant les huées,
Le poète, soudain, se remet à marcher….
*Symbole de l’espérance
Mireille TURELLO- VILBONNET