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DU POÈME EN PROSE

Publié le par spaf mp

 

Du poème en prose…

  

Plusieurs pistes ont été exploitées sans en avoir trouvé une définition satisfaisante mais plusieurs assez floues, ce qui sans doute explique l’hétérogénéité des textes ci-après.

  

Le poème en prose prend son origine dans la prose poétique. La prose n’est pas de la poésie au sens le plus strict du terme mais un moyen comme un autre de formuler des pensées, des ressentis avec plus ou moins d’esthétisme.

 

Quelques définitions :

 

Le poème en prose est une « œuvre d’imagination dans laquelle la création n’est plus soumise à des règles formelles mais demeure un langage musical ». On y retrouve souvent le terme de « fantaisie sous une forme libre ».

« Une poésie sans rythme ni rime privilégiant le volume, la cadence, la phrase, le jeu des sonorités, l’agencement des paragraphes qui lui confère un rythme particulier. » 

« Prose assez souple et assez heurtée c’est-à-dire : sans unité, ambivalente : tantôt fluide, tantôt saccadée (mélange de tons et de thèmes) ».

«Le poème en prose n’est pas QUE de la poésie poétique car il obéit à des règles souples et modulables ».

« C’est un espace de liberté et de souplesse qui libère l’expression ».

 

Cependant Baudelaire lui-même précisera que le poème en prose nécessite un travail d’écriture plus difficile que celui du poème versifié.

 

À travers ces définitions on peut conclure que le poème en prose est le « brouillage » des limites anciennes et modernes par l’exploration des expressions hybrides entre poésie et roman.

 Mais revenons aux sources :

 On trouve les précurseurs du poème en prose dès le début du 19ème siècle avec notamment Alphonse Rabbe et Évariste Parny mais son llivre fondateur remonte à l’œuvre d’Aloysius Bertrand (1807-1841) qui voulut réaliser « quelque chose de nouveau : une poésie non codifiée ». C’est « Gaspard de la nuit » » : suite de tableaux d’inspiration romantique, gothique et picturale, qui préfigurent le symbolisme. Il offre une vision pittoresque du Moyen-Âge revisitée à l’aune de la magie, fantasque, ironique et même ésotérique. D’autres poètes symbolistes et surréalistes comme Mallarmé, Pierre Reverdy, Max Jacob ou André Breton s’en inspireront.

                                                                                     /…

…/


Un extrait choisi parmi les plus courts :

                           Le soir sur l’eau


 

La noire gondole se glissait le long des palais de marbre,
comme un bravo qui court à quelque aventure de nuit, un
stylet et une lanterne sous sa cape.

 

Un cavalier et une dame y causaient d’amour : "–  Les
orangers si parfumés, et vous si indifférente ! Ah !
signora, vous êtes une statue dans un jardin !

- Ce baiser est-il d’une statue, mon Georgio ? pourquoi
boudez-vous ? – Vous m’aimez donc ? – Il n’est pas au
ciel une étoile qui ne le sache et tu ne le sais pas ?

- Quel est ce bruit ? – Rien, sans doute le clapotement
des flots qui monte et descend une marche des escaliers
de la Giudecca.

- Au secours ! au secours ! – Ah ! mère du Sauveur, quel-
qu’un qui se noie ! – Écartez-vous ; il est confessé « ,
dit un moine qui parut sur la terrasse.

Et la noire gondole força de rames, se glissant le long
des palais de marbre comme un bravo qui revient de quelque
aventure de nuit, un stylet et une lanterne sous sa cape.

                                                     RRRR 

 

 

On retrouvera souvent dans ces poèmes en prose l’antagonisme de la beauté et de l’horreur et dans la conclusion la reprise de l’introduction.

Les poètes maudits s’en inspireront.

Baudelaire écrit : « J’espère que je réussirai à produire un ouvrage singulier où j’associerai l’effrayant avec le bouffon et même la tendresse avec la haine ».

Dans cette absence d’unité, on retrouve effectivement ce face à face qui a pour effet de nous heurter : métaphore d’une part et comparaison péjorative d’autre part (antithèse du beau et de l’horreur).

 

                                                                                              /…

  

 

Voici ce qu’en dit Baudelaire : « Quel est celui d’entre nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une PROSE poétique musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? »

  

Il est évident qu’il s’agit, en réalité, d’une révolte contre les règles contraignantes, tyranniques (paraît-il ?) du poème en vers classiques qui permettrait « de se mettre en accord avec les exigences du monde moderne ».

Baudelaire dans « Le Spleen de Paris » écrira une cinquantaine de poèmes dans ce style qui, hélas ! ne porte pas toujours à l’onirisme, j’en veux pour témoin :

 

Le  désespoir de la vieille

  La petite vieille ratatinée se sentit toute réjouie en voyant ce joli enfant à qui chacun faisait fête, à qui tout le monde voulait plaire; ce joli être, si fragile comme elle, la petite vieille, et, comme elle aussi, sans dents et sans cheveux.
   Et elle s'approcha de lui, voulant lui faire des risettes et des mines agréables.
   Mais l'enfant épouvanté se débattait sous les caresses de la bonne femme décrépite, et remplissait la maison de ses glapissements.
   Alors la bonne vieille se retira dans sa solitude éternelle, et elle pleurait dans un coin, se disant: - "Ah! pour nous, malheureuses vieilles femelles, l'âge est passé de plaire, même aux innocents; et nous faisons horreur aux petits enfants que nous voulons aimer!" 
 

                                                                                              RRRR 


 

Pour faire court, on peut s’accorder sur cette définition : « …morceau de PROSE court et dense, travaillé, ciselé, fermé sur lui-même (sans intrusion personnelle) produisant une forte impression esthétique ». (Hélas ! ce n’est pas toujours le cas comme on vient de le voir).

Mais parlant du poème en prose, nous ne pouvons pas faire l’économie de ce morceau d’anthologie de Baudelaire :

                                                                          /…


 

ENIVREZ-vous

 

   Il faut être toujours ivre. Tout est là: c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
   Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
   Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront: "Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

                                                                                              RRRR  

 

Le poème en prose correspond aux désordres de l’époque moderne et demeure une littérature marginale en raison de son caractère déconcertant.

 

Un mot de sa construction : C’est une structure en paragraphes qui s’articulent logiquement et usent de toutes les ressources de musicalité du langage : assonances, allitérations, ponctuation, rythme et longueur des phrases.


 

Figures de sens (métaphores, allégorie, comparaisons, gradations)

Figures de la pensée (antiphrases, hyperboles, litote, euphémisme, etc.)

Figures d’énonciation (apostrophe, prosopopée, etc.)

Figures de construction (symétrie, antithèse, etc.)

Figures de répétition : anaphore, etc.

 

Donc lire un poème en prose c’est : « écouter » certes ! mais aussi « regarder ».

 

                                                                               /…

 

En substance : sonorités, rythme, figures de sens, construction, répétition… Comment ne pas voir dans le poème en prose l’ancêtre de la poésie libérée ?

 

Pour nous en convaincre relisons le poème en prose de Pierre Reverdy (1925).

 

 

Tard dans la vie

 

Je suis dur
Je suis tendre
Et j'ai perdu mon temps
A rêver sans dormir
A dormir en marchant
Partout où j'ai passé
J'ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte caché au plus haut des entrailles
A la place où la foudre a frappé trop souvent
Un coeur où chaque mot a laissé son entaille
Et d'où ma vie s'égoutte au moindre mouvement

Pierre Reverdy (La liberté des mers)

 

                                           Mireille TURELLO-VILBONNET

                                                                  Mai 2013

 

                    Auteurs français et œuvres

Aloysius Bertrand (1807-1841)  Gaspard de la nuit

 

Charles Baudelaire (1821-1867)  Le spleen de paris

                            Arthur Rimbaud (1854-1891)  Illuminations

Max Jacob (1876-1944) Le cornet à dés

                           Francis Ponge (1899-1968) Le parti pris des choses

                           Jean Tardieu (1903) La part de l’ombre

                           Maurice Chapelan (1906) Amoralités familières

René Char (1907-1988) Le nu perdu

 

                   (Liste non exhaustive).

   

On peut télécharger son exposé ici:

 Télécharger « Du poème en prose.doc »

 Et on peut lir ici  le poème en prose qu'elle a composé comme illustration.

 

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