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    HUMEUR? HUMOUR?

     

    Ô rage! ô désespoir! ô virus sans merci!

    N'avons-nous travaillé que pour ce moment-ci,

    Où la fleur de nos vers patiemment éclose,

    Près d'offrir à chacun l'heure de pure osmose

    Suspensive du temps, charmeuse du souci,

    Entend soudain claquer sous un ciel rétréci

    Ton ridicule et venimeux bec de mauviette?

    Que t'avait-il donc fait, ce malheureux poète?

    Il laisse en paix chauves-souris et pangolins,

    Et ne songe à jeter par-dessus les moulins

    Qu'un sonnet mal écrit ou des rimes bancales,

    Rien, non rien qui ressemble aux plus humbles scandales!

    Toi, virus malappris, trouble-fête, butor,

    Que le diable t'emporte et pour prix de tes torts

    Qu'il te jette

                aux condors,

                    aux alligators,

                          aux anneaux des constrictors,

                               aux échafauds des Thermidors! 

     

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    DAPHNÉ

    Le Bernin - Apollon et Daphné

     

    Daphné

    Quand j’ai fui, mourant d’épouvante,

    L’âpre étreinte du dieu de feu

    Qu’un désir impudent tourmente,

    Nature, te crois-tu clémente

    Pour m’avoir, docile à mon vœu,

    Sous l’écorce enclose vivante ?

     

    (L'un des "Sizains métamorphiques" du recueil Marginalia)

     

     

     

     

    DAPHNÉ

     

     

    Avant elle, ses pieds ont fui, bondi son sang;*

    Leur frénétique effort de roc en roc transporte

    Un corps tremblant, et l'effarement qui l'escorte

    Étouffe jusqu'aux cris du cœur incandescent.

     

    Pourquoi frémir qu'un dieu, dont la lyre consent

    À fredonner l'écho fervent des amours mortes,

    Pose contre sa peau des mains chaudes et fortes

    Et courbe vers sa chair un front resplendissant?

     

    Dans l'élan fou de l'animal qu'on décérèbre,

    Elle a fui la clarté cruelle à ses ténèbres:

    Le dieu retient ses pas, soit pitié, soit ennui,

     

    Quand l'Érinye, à l'âme que l'effroi calcine,

    Ouvre l'ombre des bois, une écorce, et la nuit

    Où mûrit le regret de l'étreinte divine.

     

    (Sonnet extrait du recueil Marginalia)

    *Première irrégularité: dans la poésie classique, "sang" ne peut pas rimer avec des mots qui se terminent par -ent.

    D'autres rimes irrégulières plus bas: décérèbre/ténèbres, ennui/nuit.

     

     

     

     

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    NÉFERTITI

     

    NÉFERTITI

     

     

    « Sans craindre steppe ni savane

    Ni du désert les cieux ardents,

    Au pas lourd de la caravane

    Qu’assiègent les simouns stridents,

    Blottie en ses voiles flottants,

    Si gracieuse et si menue

    Dans la fleur de ses dix-sept ans,

    Jusqu’à nous la Belle est venue !

     

    Bouche pourpre et chair diaphane,

    Jais du regard, nacre des dents,

    Si pour elle un roi ne se damne,

    Tous nous serons ses prétendants :

    Rose des sables qu’un printemps

    Pour souveraine a reconnue

    Et qu’acclament nos cœurs battants,

    Jusqu’à nous la Belle est venue ! »

     

    De cette extase courtisane

    Se sont tus les cris obsédants,

    Mais la mort en vain se pavane

    Et rit de nous jouer perdants;

    Sur la face aux fards éclatants

    Dans sa nuit longtemps retenue,

    Nos yeux se posent, exultants :

    Jusqu’à nous la Belle est venue !

     

    Toi qui, grisé des seuls instants,

    Ne vois dans la grandeur que nue,

    Songe bien qu’en dépit du temps

    Jusqu’à nous la Belle est venue…

     

     

    Ballade extraite du recueil Marginalia.

     

    (Pour mémoire : « la Belle est venue » est la traduction littérale de « Néfertiti », originellement nommée Tadouchépa.)

     

     

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    LIBERTÉ

     

     

    Serais-je saule aux branches fines

    Livrant son or au gré de l’eau ?

    Pour qu’on m’attache des racines,

    Serais-je pin, chêne, bouleau?

     

    Certes, je garde la mémoire

    Du sol natal et des aïeux,

    Mais mon histoire est mon histoire,

    Ils n’en sont ni maîtres ni dieux.

     

    J’aime mieux source que racine :

    L’eau vive frayant son chemin

    Sous mille formes se décline

    Pour changer hier en demain ;

     

    Ici rivière, ailleurs lagune,

    Étang paisible ou tourbillon,

    Rongeant le roc, berçant la lune,

    Elle abreuve fauve et sillon.

     

    La vie est semblable à l’eau vive :

    Que la conduise la bonté,

    Peu nous importe sa dérive

    Loin du totem jadis planté !

     

    Autant que toute chose humaine,

    La coutume connaît l’erreur ;

    Je ne veux pas la dire vaine,

    Mais ses abus portent malheur.

     

    Je vais, je viens, je ris, je pense,

    Je pèse le bien et le mal ;

    L’esprit plus que le monde immense

    À mes yeux prête son cristal ;

     

    La sagesse estime l’usage

    À ses bourgeons d’humanité,

    Et contre ses gales ménage

    Une lucide liberté.

     

                                              M.J. BERTAUX

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    CRÉPUSCULE

     

    (Gérardine)

     

      

    Par les beaux soirs d’octobre au ciel immense et gris,

    Quand le déclin du jour hésite au bord des terres

    Et que la nuit suspend l’envol des noirs esprits,

    L’espace ouvre son vide aux innocents mystères

    Des songes où se plaît le cœur le mieux compris.

      

    La brise tendrement brasse en vagues légères

    Des fantômes frileux comme un retour d’exil,

    Des spectres incertains, des formes éphémères,

    Que l’on sent près de soi flotter, peuple subtil :

     

    On dirait qu’empêtré de leur foule confuse,

    Demain cherche à tâtons dans hier son profil,

    Tandis que l’ombre lente au chagrin se refuse ;

     

    On sourit à l’écho de bonheurs défleuris

    Qui s’éparpille, grêle, en son de cornemuse, 

     

    Par les beaux soirs d’octobre au ciel immense et gris.

     

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